Eva JOLY, Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?,
Folio Documents, Les Arènes, 2004, 269 pages
L’Auteur :
Née en 1943, Eva JOLY a la double nationalité franco-norvégienne. En effet, originaire de ce pays nordique, elle est arrivée en France à sa majorité en tant que jeune fille au pair. Elle entre dans la magistrature vingt ans plus tard, d’abord en tant que substitut du procureur puis, après avoir occupé différents postes, elle est nommée juge d’instruction au pôle financier du Palais de Justice de Paris. Elle a écrit différents ouvrages en français comme en norvégien : Notre affaire à tous (2003), La force qui nous manque (2007)…
L’ouvrage :
La préface de ce livre, signée par Eva JOLY elle-même, résume ce qu’elle y développe : un plaidoyer en faveur de la lutte contre la corruption.
L’ancienne juge d’instruction commence par raconter l’affaire Elf telle qu’elle l’a vécue, i.e. dans la position qui a été la sienne pendant les six ans qu’a duré l’instruction, celle d’enquêtrice. Elle ne donne pas de détails particuliers de l’affaire qui n’ont pas été publiés dans les médias mais donne son point de vue sur le déroulement de l’instruction, sur l’attitude des témoins qu’elle a entendus, sur les types de documents qu’elle a trouvés, sur les liens existant entre les hommes politiques français, les dictateurs de certains pays étrangers et les dirigeants de grandes entreprises, sur la corruption généralisée et massive sévissant en France.
Elle revient beaucoup sur les menaces qui ont pesé sur les témoins qu’elle a entendus mais aussi sur elle-même. Il faut noter que cet ouvrage débute par une liste de ceux ayant « payé de leur vie le refus de la corruption », et qu’il leur est dédié. Eva JOLY raconte comment elle a été accostée par des individus semblant bien sous tous rapports mais qui la mettaient froidement en garde contre l’enquête qu’elle menait. Elle dénonce l’implication des services secrets des grandes puissances dans les affaires de corruption et la menace qu’ils représentent pour ceux qui, comme elle, cherchent à faire toute la lumière sur ces affaires. Elle décrit les voitures aux fausses plaques d’immatriculation tournant autour de son domicile, les intimidations multiples dont elle a été la victime, les écoutes téléphoniques effectuées jusque dans son bureau du Palais de Justice, et la nécessaire et lourde protection policière dont elle a fait l’objet, qui en a découlé, et qui a fait beaucoup jaser au Palais de Justice de Paris.
Eva JOLY raconte les difficultés qu’elle a rencontrées au cours de son enquête, les grains de sable mis dans tous les rouages de son instruction par l’administration, les pressions qu’elle a subies de la part des puissants de France. Elle décrit sa délicate posture entre la hiérarchie judiciaire proche du pouvoir politique et qui ne lui facilite donc pas la tache, le travail harassant qu’elle abat avec l’aide d’un puis de deux autres juges d’instruction et la pression médiatique sur une affaire mettant en cause le Président du Conseil Constitutionnel de l’époque et ancien Ministre des Affaires Etrangères, Roland Dumas, ainsi que le président d’Elf puis de la SNCF, Loïc le Floch Prigent. Des médias qu’elle dénonce comme souvent partisans, agitateurs d’une opinion prompte à cracher sur des boucs émissaires tout trouvés, et bénéficiant de fuites nuisant à son instruction car réduisant sa crédibilité. Elle écrit aussi, implicitement, sa satisfaction d’avoir mis à jour une affaire de corruption dont les sommes astronomiques sont un cas unique, et de ne pas avoir fait de faux pas ayant conduit, à coup sur, à l’arrêt de son enquête. Elle se dit épuisée par toute cette affaire et soulagée de boucler l’instruction.
La dernière partie de l’ouvrage d’Eva JOLY est plus générale, elle y traite de différents sujets. Elle raconte la suite de sa carrière après l’affaire Elf. Tout d’abord, elle sert l’Etat norvégien à un poste spécialement créé pour elle car elle est chargée de lutter contre la corruption internationale. Elle décrit le décalage existant entre les fonctionnaires chargés de rédiger les grands textes internationaux appelant à une lutte organisée contre la corruption, et la réalité, non seulement dans les pays économiquement en développement, mais aussi dans les Etats d’Europe de l’Est (Roumanie,…) et de l’Ouest (France, Italie, Espagne…).
L’ex-juge d’instruction évoque les liens entre corruption et blanchiment d’argent, mais aussi avec les dérives du capitalisme et de la mondialisation, mouvement permet aux criminels d’échapper aux lois nationales. Elle dénonce l’atteinte au contrat social et à la souveraineté nationale, démocratiquement légitimée, ainsi que la violation de l’héritage des Lumières par ceux qui se placent au-dessus des normes, en donnant de nombreux exemples, s’attriste du sentiment de fatalité éprouvée par la majorité des êtres humains quant à la corruption et accuse les pouvoirs publics de rester léthargiques face à une situation qui les dépasse.
La solution à
ce grave problème est internationale pour Eva JOLY. C’est pour cela qu’elle a écrit et co-signé la Déclaration de Paris énonçant trois principes : la transparence est le
corollaire de la liberté, la mondialisation judiciaire est indispensable à la mondialisation économique, et le crime des élites est une atteinte aux intérêts supérieurs de la
nation. Une déclaration reproduite à la fin du livre que le lecteur est invité à signer.
Mon Avis :
Livre intéressant car il nous donne des éclaircissements sur l'affaire Elf d'un point de vue particulier, celui du juge d'instruction,
qui ne peut que peu s'exprimer pendant le déroulement d'une affaire qu'il traite. Eva JOLY dénonce également la corruption en France, fléau qui reste élevé dans l'hexagone (cf Transparency
International) malgré une évolution positive.
On peut regretter un récit un peu décousu. L'ancienne juge d'instruction tourne parfois un peu en rond, elle ne rentre pas assez dans les
détails, se limitant dans ses dénonciations pour ne pas, selon elle, violer le secret de l'instruction. Il est également nécessaire d'avoir un autre point de vue sur cette affaire car Eva JOLY
livre, ici, un récit très subjectif, visible ne serait-ce que dans sa façon d'écrire.
Ma note :
12/20